Israël recourt à des avertissements, des avis d’évacuation, des itinéraires annoncés, des examens juridiques et des enquêtes après action afin de réduire les dommages causés aux civils à Gaza. L’existence de ces procédures n’établit pas que chaque frappe était légale ni que les mesures ont fonctionné dans la pratique. Plusieurs échecs documentés montrent pourquoi le système doit être jugé autant sur ses résultats que sur sa conception.
Ce qu’exige le droit
Le manuel du CICR sur les opérations militaires énonce clairement la règle fondamentale. Les parties doivent prendre toutes les mesures possibles pour éviter ou limiter les dommages causés aux civils. Cela comprend de véritables avertissements préalables lorsque les civils risquent d’être touchés, sauf si la situation ne le permet pas. Le même cadre couvre aussi la vérification des cibles, l’évaluation de la proportionnalité, le choix des armes et du moment de l’attaque, ainsi que l’obligation de retenir l’option qui expose les civils au risque le plus faible.1
Les avertissements sont donc pertinents, mais ils ne constituent qu’un élément de l’évaluation juridique.
Ce que les documents montrent qu’Israël fait
La meilleure analyse juridique publique des pratiques israéliennes d’avertissement est celle publiée par Michael Schmitt en octobre 2023 pour le Lieber Institute de West Point. Il observe que l’obligation d’avertir est une règle coutumière des conflits armés. L’IDF utilise depuis longtemps de nombreux types d’avertissements à Gaza. Appels téléphoniques. Messages texte. Tracts. Radio et télévision. Avis sur les réseaux sociaux. Dans certains cas, des frappes d’avertissement sur les toits. Il note également qu’Israël est souvent allé plus loin que de nombreuses armées dans les techniques d’avertissement.2
Les communiqués officiels israéliens publiés pendant la guerre montrent le même dispositif général. Au cours des premiers mois de la guerre de 2023, l’IDF a annoncé des créneaux humanitaires et ouvert l’itinéraire de Salah al-Din afin que les civils puissent se déplacer vers le sud. Ces consignes ne prouvent pas que chaque civil disposait d’une issue véritablement sûre. Elles montrent toutefois qu’un dispositif d’avertissement et d’évacuation fonctionnait au quotidien.34
Le dossier soulève deux questions distinctes :
- Israël dispose-t-il d’un quelconque système de réduction des dommages ; et
- ce système a-t-il été suffisant, légal et appliqué avec honnêteté au cours de cette guerre.
Les sources citées répondent par l’affirmative à la première question. La seconde exige l’examen d’opérations et de résultats précis.
Pourquoi les avertissements ne suffisent pas
La question la plus difficile consiste à déterminer si ces outils ont réellement protégé les civils dans la pratique.
L’analyse de Marc Garlasco publiée par Lawfare en janvier 2024 reconnaît l’existence des avertissements, des ordres d’évacuation et de l’examen des cibles, tout en expliquant comment ces mesures peuvent échouer. Un avertissement peut offrir peu de protection lorsque les civils n’ont nulle part où se mettre à l’abri, lorsque des zones déclarées sûres sont ensuite frappées, ou lorsque les armes sont mal adaptées à des quartiers résidentiels densément peuplés. Avertir les civils ne rend pas, en soi, une frappe ultérieure légale.5
Il s’agit d’une critique sérieuse et légitime. Le droit international n’oblige pas les civils à quitter leur domicile après un avertissement. Une armée doit toujours tenir compte des civils qui ne peuvent pas partir, qui ne veulent pas partir ou qui ont déjà été déplacés à de nombreuses reprises.15
Un échec documenté : la frappe contre World Central Kitchen
Le cas le plus clair d’un échec des mesures israéliennes de réduction des dommages au cours de cette guerre est la frappe du 1er avril 2024 contre le convoi de World Central Kitchen.
La propre enquête d’Israël a conclu que la frappe contre trois véhicules de WCK n’aurait pas dû avoir lieu. L’IDF a établi que le convoi avait été mal identifié, que les véhicules avaient été signalés à tort comme transportant des combattants du Hamas et que la frappe avait gravement enfreint les ordres et les pratiques habituelles. Des officiers ont été démis de leurs fonctions et réprimandés.6
Cette conclusion montre à la fois que l’IDF dispose d’un processus capable de reconnaître une faute grave et que les procédures formelles n’empêchent pas nécessairement une catastrophe.
Hôpitaux, avertissements et utilisation abusive
La question des hôpitaux est celle où la nuance juridique importe le plus. Comme l’explique Schmitt, les sites médicaux bénéficient d’une protection spéciale. Cette protection peut être perdue s’ils sont utilisés pour commettre des actes nuisibles à l’ennemi. Même dans ce cas, le droit exige, lorsque la situation le permet, un avertissement donnant une possibilité équitable de mettre fin à l’utilisation abusive.2
Deux constats peuvent être vrais à la fois :
- l’utilisation militaire des hôpitaux par le Hamas ou le Jihad islamique palestinien est illégale et pertinente ; et
- Israël conserve une lourde responsabilité lorsqu’il frappe ou assiège l’enceinte d’un hôpital.
C’est l’une des raisons pour lesquelles le dossier hospitalier reste contesté. Certaines des affirmations plus précises d’Israël sur cette utilisation abusive sont corroborées par des sources extérieures, notamment les renseignements américains concernant Al-Shifa. Cela ne tranche pas toutes les questions relatives à la proportionnalité, au siège ou aux soins apportés aux patients.7
Conclusion
Israël dispose d’un système documenté de réduction des dommages causés aux civils, comprenant des pratiques d’avertissement et d’examen qui, à certains égards, dépassent celles de nombreuses armées. Ces pratiques n’ont pas empêché des dommages dévastateurs pour les civils. Lors de la frappe contre World Central Kitchen, le système a échoué de manière reconnue par la propre enquête d’Israël. Aucun de ces faits n’annule l’autre, et aucun ne permet d’établir la légalité de chaque opération sans disposer d’un dossier propre à chaque frappe.
Sources
Footnotes
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Comité international de la Croix-Rouge, Handbook on International Rules Governing Military Operations, édition 2024, icrc.org. ↩ ↩2
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Michael N. Schmitt, « Israel-Hamas 2023 Symposium - The IDF, Hamas, and the Duty to Warn », Lieber Institute West Point, 27 octobre 2023, lieber.westpoint.edu. ↩ ↩2
-
IDF, « IDF Forces Operate to Open Salah Al-Din Humanitarian Route For Gazans’ Evacuation », 4 novembre 2023, idf.il. ↩
-
IDF, « IDF reopens a humanitarian corridor in Gaza », novembre 2023, idf.il. ↩
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Marc Garlasco, « Legal Questions Answered and Unanswered in Israel’s Air War in Gaza », Lawfare, 2 janvier 2024, lawfaremedia.org. ↩ ↩2
-
IDF, « Conclusion of the Investigation Into the Incident in Which WCK Employees Were Killed During a Humanitarian Operation in Gaza », 5 avril 2024, idf.il. ↩
-
Associated Press, « US intel confident militant groups used largest Gaza hospital in campaign against Israel: AP source », 2 janvier 2024, apnews.com. ↩